Démarche artistique
Entre le temps qui lui glisse entre les doigts et la recherche du bonheur, l’Homme moderne édifie l’image de sa personnalité dans la complainte du parachèvement de soi, préoccupation constitutive de notre époque. Toutefois, force est d’admettre que bien peu se retrouvent vraiment dans cette doctrine de performance sociale. Le malaise éprouvé se tait derrière une image de soi qui doit plaire à tous. Cette façade est souvent soutenue par des fondations troubles, perdues et fragiles, mais l’Homme l’ignore, la rejette. La dualité entre ce qu’il doit être (ou désire) et la réalité qui le compose s’entrechoque : ce principe sert de trame à la conception de mes œuvres.
L’Homme n’a jamais eu autant de moyens d’exister : en plus du réel et de l’imaginaire, il doit désormais composer avec le virtuel. Puisque l’Homme n’en est pas à un paradoxe près, il vit des conflits intérieurs entre ses aspirations et ses déceptions sur d’autres plans, notamment en lien avec cette nouvelle forme d’être. Pendant que l’Homme réel doit livrer une bataille sur tous les fronts et de tous les instants dans une réalité sans cesse changeante, tourbillonnante qui risque à tout moment de l’engouffrer tant son rythme effréné semble ne connaître aucun ralentissement, l’Homme virtuel évolue dans un espace parallèle, comme suspendu au-dessus de tout, libre de toute contrainte spatio-temporelle. Ce dernier n’existe que par projection, par procuration par l’Homme réel. Car étrangement, si le monde actuel est celui des communications, il est par le même fait celui des solitudes. Les limites ont été transgressées, l’Homme peut désormais communiquer avec ses semblables (et ceux qui lui ressemblent moins) sans même se déplacer physiquement. Les frontières géographiques ne délimitent rien dans le monde virtuel, les barrières linguistiques cèdent la place à des lieux d’échanges jadis inimaginables. Paradoxalement, plus l’Homme s’investit dans une virtualité qu’il crée et qu’il façonne selon ses idéaux, plus il se coupe du monde réel et s’enferme dans une solitude. De là la projection dans un alter ego virtuel qui décuple le réseau social, affranchit les inhibitions et ouvre la porte sur le monde, au moment où l’Homme réel disparaît, se dissimule derrière une attitude absente et impénétrable. Il arrive que cette forteresse d’impassibilité baisse la garde et laisse entrevoir une faille, une petite brèche où se lit alors le malaise et la fragilité de l’Homme qu’il s’efforce de dissimuler au plus profond de lui-même.
J’observe l’être humain dans son quotidien, afin de saisir ce geste, ce regard, cette manifestation quelconque mais singulière de son intériorité. Cette vie intérieure témoigne d’une richesse de sentiments, et si elle paraît inaccessible, elle n’en est que plus inspirante par sa complexité. De toutes les informations contenues dans l’instant capté, à la manière d’un cliché photographique, seule la fragilité de l’être m’intéresse, car elle prouve l’existence de la dualité fondamentale inhérente à tous et chacun. Je m’approprie cette fragilité, à la base de l’Homme, l’extirpe ensuite du personnage et, dans la conception de ses traits physionomiques, l’interprète de par ma main. En baignant dans la polychromie, j’allie la gestualité du croquis à la complexité et à la profondeur de la peinture, pour créer ainsi des univers dépouillés où les personnages se retrouvent confrontés à eux-mêmes. Leur intériorité compose la carapace externe de leur être. Ce qu’ils sont transgresse inévitablement ce qu’ils veulent être. J’apporte une importance toute particulière à la polysémie de l’œuvre. La complexité de l’Homme exclut l’interprétation homogène de ses sentiments et, par extension, s’oppose à une représentation unidimensionnelle de ceux-ci dans l’oeuvre. Mon dessein est d’approfondir, de personnifier et d’explorer le paradoxe qui compose l’Homme, à savoir à la fois l’apathie qu’il éprouve envers lui-même et la vulnérabilité de son être.
Si mes personnages paraissent désillusionnés, c’est qu’ils portent tous ce paradoxe qui les déchire et les stimule en même temps. Dans leur réalité quotidienne banale et dépourvue d’intérêt à leurs yeux, ils se sentent sans visage, sans identité, sans personnalité et sans traits distinctifs. Ils sont anonymes. La représentation de cet état d’être, de cette solitude incongrue dans un environnement s’élargissant toujours plus passe nécessairement par un dépouillement de l’environnement pictural de la toile. Pour laisser transparaître la fragilité de l’Homme et imprégner la toile du sentiment de malaise qui l’habite et le ronge, l’environnement doit disparaître, comme la réalité qui perd tout intérêt face à la virtualité. Cette désillusion du réel qui amène à se réfugier dans un monde qui n’est qu’un concept abstrait que chacun façonne à son image est à la base de ma démarche ce que la solitude est à l’Homme.